Alain Fabre pour Fusions & Acquisitions Magazine

Partenaires indissociables et piliers de l’action européenne, l’Allemagne et la France présentent des visages différents en matière de tissu et d’activité économique. Fondées notamment sur une autre vision de l’entreprise et de sa pérennité, ces différences se traduisent par une approche et des pratiques spécifiques des opérations de cession/acquisition. Alain Fabre, expert en relations franco-allemandes et directeur associé chez In Extenso Finance et Transmission, nous en dit plus sur la réalité du marché du M&A outre-rhin et sur l’importance du couple franco-allemand en soutien de la souveraineté européenne.

1- Qu’est-ce qui distingue fondamentalement la situation des entreprises en France et en Allemagne ?

Elles n’occupent pas du tout la même place dans la société. En France, les entreprises n’ont pas de légitimité sociale. Elle est, au contraire, très importante en Allemagne. En France, l’entreprise est la chose du patron. En Allemagne, c’est une communauté de droits et de devoirs réciproques entre employeurs et employés, qui les uns et les autres se considèrent comme co-responsables de l’entreprise et de sa pérennité. Cela explique le soutien des syndicats aux programmes de modération salariale des entreprises, il y a une quinzaine d’années, quand la question des délocalisations s’est posée avec acuité pour le Standort Deutschland, l’Allemagne comme lieu de production.

Mais inversement, depuis cinq ou six ans, les rémunérations augmentent de façon très importante surtout dans l’industrie, dès lors que la compétitivité des entreprises est restaurée. Cela tient au fait qu’en Allemagne, le capital humain est une réalité : il est une fin et non pas, comme aux Etats-Unis ou en France, un moyen, un coût qui s’ajuste avec les cycles. Dans la mesure où les entreprises allemandes mènent une stratégie de travail qualifié, licencier reviendrait à sacrifier leur savoir-faire et non seulement leurs coûts. C’est d’ailleurs le travail qualifié qui explique la compétitivité des entreprises et la faiblesse du taux de chômage en Allemagne.

D’un côté, en vertu de leur légitimité sociale, les entreprises jouent un rôle déterminant dans la formation des salariés (y compris financièrement) à travers la filière de l’apprentissage, qui est en Allemagne une filière d’excellence et non de relégation comme en France – au moins jusqu’aux réformes Pénicaud. En Allemagne, nombreux sont les patrons de grands groupes qui ont commencé comme apprentis ! De l’autre côté, la modération salariale qui, en fait, signifie que les salaires évoluent en fonction de la productivité, permet d’innover : 50 Md€ de dépenses d’innovation par an dans les entreprises allemandes, la moitié dans les entreprises françaises.

Cette culture de l’entreprise est la clé de la réussite du Mitteland, le cœur du modèle allemand. Elle explique que l’objectif de pérennité des entreprises soit primordial en Allemagne, ce qui donne moins de prise, dans l’esprit du patronat allemand, aux opérations de Fusions & Acquisitions par rapport aux Etats-Unis, au Royaume-Uni ou à la France.

2- Comment les opérations de Fusions & Acquisitions se présentent-elles en Allemagne ?

La culture allemande, fondamentalement attachée à la stabilité, valorise la continuité dans le contrôle des entreprises. Il est courant de rencontrer des entreprises qui appartiennent à la même famille depuis quatre ou cinq générations, voire davantage. On en a vu une preuve ces dernières années avec le système de fondations, précisément destiné à assurer la continuité de détention du capital à travers les générations. Un système qui a fait l’objet de critiques de la part de la Cour constitutionnelle sur le terrain de l’égalité devant l’impôt. Le Ministre des Finances, à l’époque Wolfgang Schäuble, a fait le minimum pour faire droit aux observations de la Cour, mais l’essentiel a été préservé pour éviter l’alourdissement du coût fiscal des successions. Dans ce domaine, non seulement le monde des PME s’est mobilisé, recevant l’appui de la classe politique dans sa grande majorité, mais les syndicats eux-mêmes ont défendu une ligne similaire : ils savent que s’il fallait payer de lourds droits de succession, l’entreprise serait fragilisée parce que c’est elle qui fournirait la ressource.

On est donc loin de l’obsession française qui ne voit de salut que dans la taxation des entreprises et la punition des riches ! Tout cela conduit donc à une situation dans laquelle la conservation des entreprises constitue la règle, et la mise sur le marché l’exception. Dans les groupes familiaux, les entreprises mises sur le marché sont souvent celles qu’on ne veut pas garder. C’est pourquoi proposer une alliance à un groupe familial allemand constitue un moyen plus recevable pour initier une opération capitalistique. Tout cela n’empêche pas l’Allemagne de jouir d’une intense activité dans le domaine du M&A avec, annuellement, plus de 4000 opérations pour des montants moyens de l’ordre de 70 M€. Par comparaison, la France réalise 3000 opérations annuelles pour des montants moyens d’environ 45 M€.

3- Ce que vous décrivez là, c’est plutôt le profil de l’Allemagne traditionnelle. On a vu, ces dernières années, ce pays s’engager dans la voie des start up et un engouement des investisseurs internationaux pour la technologie allemande. De même, pour ce qui nous concerne, les Français ont  investi en Allemagne de façon très active.

C’est tout à fait vrai, l’univers des opérations de M&A s’est un peu débridé ces dernières années. L’influence des pratiques internationales s’est accrue en Allemagne sous l’effet des révolutions technologiques, qui transitent en grande partie par l’essor des start up. Dans une ville comme Berlin, ceux qui connaissent le savent, l’ambiance est très « start up ». Mais beaucoup de grandes villes, notamment dans les nouveaux Länder, encouragent les projets verts. Leipzig par exemple.

Une autre raison joue : c’est la démographie. Beaucoup d’entrepreneurs cherchent à céder leur entreprise, faute de successeur dans la famille. C’est un facteur très important. Le recours à une fondation s’applique plutôt à des entreprises d’une certaine taille. D’où la nécessité de rechercher un repreneur.

Si l’on raisonne sur les flux internationaux, l’Allemagne reste un terrain propice aux investissements, pour tout un ensemble de raisons bien connues : la stabilité, l’avance technologique, la position centrale en Europe, le leadership économique européen… Les investissements internationaux y atteignent 35 Md€ par an, dont 27% concernent le secteur manufacturier. En matière d’acquisitions, les Etats-Unis ont réalisé 740 opérations en 2017, le Royaume-Uni 600. La France a investi dans près de 120 opérations.

L’Allemagne est donc un pays accueillant aux investissements internationaux. Les données de la CNUCED font de notre voisin le 11ème plus grand collecteur de fonds à l’échelle mondiale. Il n’y a rien que de naturel à cela puisqu’à l’inverse, l’Allemagne est un très important investisseur international : de l’ordre de 80 Md€ à l’étranger par an et près de 1.610 Md€ d’actifs détenus.

Il faut cependant relever, ces dernières années, la plus grande sensibilité des politiques et de l’opinion aux opérations à caractère stratégique ou symbolique. La prise de contrôle d’Opel par Peugeot, en 2017, a été diversement appréciée – disons les choses ainsi – dans un pays qui se considère comme un champion mondial de l’industrie automobile. La Chine, gros marché pour l’Allemagne, devient elle aussi un sujet délicat. La prise de conscience a eu lieu en 2016 avec l’acquisition de Kuka, l’un des symboles de l’avance technologique allemande en robotique, par Midea, proche du Parti communiste. Il y eu de vives protestations, au point que Peter Altmeier, Ministre de l’Economie, entend introduire des mesures de contrôle des acquisitions d’entreprises stratégiques. Une nouveauté en Allemagne, où toute forme de « gaullisme industriel » se heurte à une culture économique très réfractaire aux interventions directes de l’Etat dans la vie des entreprises.

4- Que peut-on dire du courant d’opérations franco-allemandes ? Comment les choses ont-elles évolué ces dernières années ?

Ces dernières années ont été marquées par une forte progression des acquisitions françaises en Allemagne. Il est en revanche troublant de constater, alors que la France représente un marché majeur pour les Allemands, la faiblesse des opérations allemandes en France.

Jusqu’aux années 2010, il y avait environ entre 35 et 45 opérations de part et d’autre du Rhin. Entre 2007 et 2017, ce nombre a presque triplé pour les acquisitions françaises en Allemagne, tandis que le nombre d’opérations allemandes en France reste le même. Certes l’Allemagne a déployé beaucoup de moyens pour investir de nouveaux marchés, mais la faiblesse des opérations en France ne manque pas d’être significative.

Les atouts de notre pays demeurent incontestables mais les obstacles aussi : le coût du travail ; des charges sociales patronales qui représentent le double en terme de PIB comparées à l’Allemagne ; l’instabilité juridique et fiscale ; une certaine hostilité culturelle aux entreprises. Ai-je besoin d’insister sur les effets de la crise des gilets jaunes sur les dirigeants d’entreprise allemands ? Je me souviens d’une discussion, il y a deux-trois ans, avec le dirigeant d’une entreprise qui me disait, dix ans après avoir acquis une PME française pourtant technologiquement performante : « aujourd’hui, je ne le referais pas »D’où l’importance de ne pas se laisser détourner de l’obligation de mener à bien, dans notre pays, les réformes nécessaires, qu’il s’agisse de l’abaissement du coût du travail ou de la réforme du droit du travail.

5- Pourquoi la relation franco-allemande, d’un point de vue général mais surtout en ce qui concerne les entreprises, est aussi décisive pour vous ?

Tout ce qui va dans le sens d’un renforcement des liens entre la France et l’Allemagne doit être encouragé. C’est une question absolument centrale pour chacun des deux pays. La Russie avec le gaz, les Etats-Unis avec le numérique, la Chine avec les projets autour des routes de la soie, sont tentés de fédérer une « contre-Europe » – de Viktor Orban à Matteo Salvini –  et se disputent une forme de tutelle économique sur l’Europe.

Les révolutions numériques, la transition énergétique mais également le secteur spatial où l’Europe risque de finir par sortir de l’Histoire, constituent autant de champs prioritaires où la relation franco-allemande peut et doit constituer le levier, à l’exemple d’Airbus, d’une souveraineté européenne. C’est un moyen décisif pour enrayer les forces centrifuges qui minent l’Europe.

A travers les accords de Meseberg, l’été dernier, le nouveau traité de l’Elysée en janvier, ou encore le manifeste élaboré conjointement le 19 février dernier par Bruno Lemaire et Peter Altmeier, on peut déceler un nouvel élan franco-allemand, qui doit aussi passer par les entreprises. De lui dépendent la pérennité de la zone euro, mais aussi la stabilité de l’Europe.

 

Alain Fabre
Directeur Associé
In Extenso Finance & Transmission

 

FUSIONS & ACQUISITIONS MAGAZINE n° 303 | MAI – JUIN 2019 

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